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samedi 2 juin 2007

 

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BOULEVARD DE LA MORT Tarantino en roues libres **** Après la blaxploitation, le cinéma d’arts martiaux chinois et le film de vengeance japonais, Tarantino s’attaque avec brio au cinéma d’exploitation… Boulevard de la mort est une affectueuse évocation de ces séries B voir Z qui, surfant sur les modes et les succès, compensaient leur manque […]

BOULEVARD DE LA MORT
Tarantino en roues libres ****

Après la blaxploitation, le cinéma d’arts martiaux chinois et le film de vengeance japonais, Tarantino s’attaque avec brio au cinéma d’exploitation…

Boulevard de la mort est une affectueuse évocation de ces séries B voir Z qui, surfant sur les modes et les succès, compensaient leur manque de budget par le sexe et la violence. Dans les drive-in et doubles programmes de la 42e rue se succédaient des slashers imités de Vendredi 13 et Halloween, des succédanés des Dents de la mer et Alien ou des films de «violence urbaine» inspirés d’Un justicier dans la ville et des Guerriers de la nuit… Bien plus innocent est le sous-genre, typique des années 70, auquel fait référence Boulevard de la mort : un croisement entre le road-movie et le film d’action, prétexte à des cascades généralement accompagnées de musique country. Outre le métaphysique Point Limite Zéro de Richard Sarafian, référence majeure de Tarantino, le genre connaîtra des variations cérébrales (Two Lane Blacktop), horrifiques (Duel, Enfer mécanique, Hitcher), satiriques (La Course à la mort de l’an 2000) ou franchement burlesques (Cours après-moi shérif, Cannonball).
L’hommage au genre est double puisque le tueur et certaines de ses victimes exercent le métier de cascadeur automobile. La voiture de Mike le cascadeur, qui lui sert également d’arme, a ainsi été renforcée pour être «à l’épreuve de la mort» (d’où le titre original Death Proof). Pourtant, bien qu’il contienne deux scènes d’actions virtuoses et dévastatrices, Boulevard de la mort, comme les précédents films de Tarantino, échappe à la simple reconstitution d’un genre.
Un peu comme Tim Burton recréant le style d’Ed Wood, le défi du cinéaste est de rendre hommage à de «mauvais» films sans verser dans la parodie ou le cynisme. Comment retranscrire la poésie involontaire d’un cinéma mal réalisé, mal monté et interprété par des acteurs de seconde zone ? Comment reproduire ses sensations de jeune cinéphile devant ces copies délavées, tronquées et outrageusement rayées ? Justement, en exacerbant tous ces défauts jusqu’à atteindre une dimension quasi-expérimentale. La première partie du Boulevard de la mort semble rescapée des pires cabines de projection des années 70 : rayures, scotchs salis, sautes, l’illusion est parfaite. Tarantino n’a pas plus de respect pour les codes cinématographiques que son tueur n’en a pour celui de la route : faux raccords aberrants, changements d’axes inutiles, jusqu’au tabou majeur du cinéma de fiction, un regard caméra crânement assumé par Kurt Russell.
L’une des déconvenues les plus fortes pour l’amateur est l’ennui tenace qui accompagne la découverte de certaines bandes mythiques. Hormis les moments de violence extrême qui ont fait leur réputation, l’essentiel de ces productions consiste souvent en d’interminables dialogues entre policiers, romances ridicules et trajets en voiture languissant. Le but étant bien sûr, malgré un script anémique, d’atteindre la durée réglementaire d’un long métrage. Tarantino ne fait pas l’impasse sur ces moments de vide et de remplissage, au contraire il en dilate encore les durées, les investi pour exprimer son talent de dialoguiste et de directeur d’acteur. Fidèle à sa méthode, le cinéaste part du cliché (le personnage de «Jungle Julia» au surnom et au physique de comic-book) pour aboutir à des personnages réalistes et profonds. Ainsi, les conversations crues des héroïnes échappent au cinéma d’exploitation et ne seraient pas déplacées chez Larry Clark. Face à ces touchants personnages féminins, le tueur est clairement désigné comme une force masculine malfaisante et sa voiture comme un symbole phallique destructeur. Dans la seconde partie du film, Tarantino s’amusera à inverser le rapport de domination entre tueur et victimes : Mike a le malheur de s’en prendre à un duo de cascadeuses aguerries.
La scission du film en deux parties en miroir s’avère l’un des aspects les plus intrigants du film. Comme anticipant le sort barbare réservé aux filles, la pellicule de la première partie est déjà accidentée. Les personnages paraissent emprisonnés dans un passé que seuls les téléphones portables empêchent de situer dans les années 70. Après leur assassinat par Mike, le film effectue une saute de 14 mois et semble retrouver sa virginité : l’image et les couleurs sont intactes, la mise en scène plus disciplinée. Davantage qu’une seconde partie, le film semble s’offrir le luxe d’un remake immédiat, multipliant les reprises de dialogues, de scènes et de postures des acteurs. À la façon des personnages de Lost Highway ou Mulholland Drive renaissant sous de nouvelles identités, les secondes conductrices, davantage conscientes et agressives, semblent une version «améliorée» des premières victimes.
Boulevard de la mort offre le paradoxe d’être un film déjanté, en roues libres, mais aussi totalement maîtrisé. Alors que son compère Rodriguez, pour Planet Terror, l’autre film du diptyque, semble s’être engagé dans la voie de la SF la plus débridée, Tarantino signe finalement un improbable film d’exploitation, un faux film d’action, comme si Robert Altman avait achevé une série Z de Jack Hill.

Stéphane du Mesnildot

(Death Proof). USA. 2007. Réal., scén. et photo : Quentin Tarantino. Prod.: Robert Rodriguez et Quentin Tarantino. Mont.: Sally Menke. Déc.: Steve Joyner et Caylah Eddlebuth. Effets spéciaux maquillage : Greg Nicotero. Cascades : Jeff Dashnaw. Dist.: TFM. 1h50. Avec : Kurt Russell, Rosario Dawson, Vanessa Ferlito, Jordan Ladd, Rose McGowan, Sidney Poitier, Tracie Thoms, Mary Elizabeth Winstead, Zoe Bell. SORTIE : 3 JANVIER 2007.