IN MEMORIAM ALAIN RESNAIS Un géant pétri de modestie (voir ci-dessous)

lundi 3 mars 2014

 

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HOMMAGE ALAIN RESNAIS Un géant pétri de modestie Ayant abordé tous les registres, des plus graves aux plus légers, Alain Resnais restera comme un expérimentateur de génie. S’il serait exagéré de prétendre que le décès d’Alain Resnais (91 ans), disparu le 1er mars, fut une surprise étant donné son âge – il était né le […]

HOMMAGE

ALAIN RESNAIS
Un géant pétri de modestie

Ayant abordé tous les registres, des plus graves aux plus légers, Alain Resnais restera comme un expérimentateur de génie.

S’il serait exagéré de prétendre que le décès d’Alain Resnais (91 ans), disparu le 1er mars, fut une surprise étant donné son âge – il était né le 3 juin 1922 – et son état de santé, fragile, au moins peut-on affirmer que ce fut un choc et une douleur pour tous les cinéphiles. Car avec lui s’en va ce qu’on peut considérer comme le seul et dernier génie du cinéma français, qui alliait une modestie à toute épreuve (allant piocher son inspiration chez les écrivains les plus divers : Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Jean Cayrol, Georges Semprun, Jacques Sternberg ou David Mercer, il signait simplement ses films “mis en scène par Alain Resnais”) à une érudition et une curiosité sans limites. Passionné dès son plus jeune âge par le théâtre, il sait enfermer ses métrages dans un lieu unique (de Marienbad à Vous n’avez encore rien vu), lui qui déclarait : “Choisir une pièce de théâtre, c’est aller plus directement au but, cela fait gagner beaucoup de temps” tout en les éclairant par un art du montage unique, partagé avec Chris Marker, qui fit dire à Godard qu’il était “le deuxième meilleur monteur au monde après Eisenstein”. Il n’éludait pas la politique, comme en témoignent ses premiers courts-métrages, Les Statues meurent aussi en collaboration avec Chris Marker et bien sûr Nuit et Brouillard, puis ses longs : la Seconde Guerre mondiale avec Hiroshima mon amour, la guerre d’Algérie en toile de fond de Murie ou le temps d’un retour, celle d’Espagne avec La Guerre est finie, et encore Stavisky. Mais une de ses autres inspirations était la BD, lui qui fut vice-président du CELEG (Centre d’Étude des littératures d’Expression Graphique) créé par Francis Lacassin, et qui aimait dire : “Ce que je sais en cinéma, je l`ai autant appris par les comics que par le cinéma. Les règles du découpage, du montage sont les mêmes”. Une passion mêlée à celle du roman populaire, pour celui qui espéra longtemps adapter Fantômas ou Harry Dickson. Jean Ray, qu’il avait rencontré à cette occasion, déclarait que Resnais avait “l’obsession de la quatrième dimension”, ce qui éclate à l’évidence dans son second long-métrage, L’Année dernière à Marienbad (1961), dont on peut dire qu’il est le film que Robbe-Grillet n’a jamais su tourner et où, à travers l’errance en rond de personnages crépusculaires qui semblent osciller entre le présent, le passé et le futur, on peut lire en filigrane la pétrification bourgeoise ou l’emprisonnement dans un Enfer éternel où le froid aurait remplacé les flammes. Un “film totalement onirique” ajoutera le réalisateur, qui avoue aussi «L’invention de Morel» comme source d’inspiration. C’est un huis clos semblable, aux prolongements incertains, qu’on retrouve dans Providence (d’après David Mercer, 1977), seul film de Resnais réalisé en anglais, où nombre de scènes insolites (un cadavre qu’on dissèque, un corps jeté dans la tamise, un loup-garou abattu, ces brefs plans de militaires semblant pousser des groupes de civils vers un quelconque camp de concentration) proviennent en fait de l’imaginaire d’un vieil écrivain qui, au seuil de la mort, tente d’assembler les fragments d’un ultime roman à écrire. Mais c’est avec Je t’aime, je t’aime (1968, sur un scénario de Jacques Sternberg) que Resnais plonge le plus directement dans la science-fiction, avec le perpétuel retour d’un homme, sauvé du suicide, dans un passé qui le ramènera inévitablement à sa mort. Ici, c’est véritablement l’art du montage qui organise cette perturbation spatio-temporelle récurrente chez Resnais, qu’il mettra aussi en pratique dans ce qu’on peut considérer comme son ultime chef-d’œuvre, le double film Smoking No Smoking, où le simple fait qu’un personnage accepte ou non une cigarette change son destin, et celui de ses proches. Grave, alors, Resnais ? La dernière partie de sa carrière prouve le contraire, qui se fonde sur l’opérette (Pas sur la bouche), ou encore son plus grand succès commercial, On connaît la chanson, où chaque dialogue est remplacé par des paroles de chansons populaires. Ce qui n’empêche pas la mort d’être présente dans la plupart de ses métrages (L’Amour à mort, où Pierre Arditi revient du trépas pour tout recommencer – mais le peut-on ?), jusqu’à Vous n’avez encore rien vu, qui nous présente un metteur en scène réunissant post-mortem tous ses collaborateurs pour un testament farceur puisque, à la dernière scène, le mort revient, bien vivant. Ce qu’a fait Resnais, après ce film qu’on eût pensé son dernier, avec Rire, boire et chanter, joli pied de nez à la Camarde qui le faucha quinze jours avant sa sortie commerciale. Mort, Alain Resnais ? 28 courts-métrages et 18 longs, à voir et revoir, prouvent le contraire.

Jean-Pierre Andrevon