LE SUCCESSEUR

jeudi 7 mars 2024

 

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EN SALLES

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LE SUCCESSEUR

Le sous-sol de la peur

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France/Canada/Belgique. 2024. Réal.: Xavier Legrand. Scén.: Xavier Legrand, avec la collaboration de Dominick Parenteau-Lebeuf, inspiré du roman d’Alexandre Postel, L’Ascendant. Prod.: Alexandre Gavras, Sylvain Corbeil, Anton Iffland Stettner, Eva Kuperman. Photo : Nathalie Durand. Mont : Yorgos Lamprinos. Mus.: Sébastian Akchoté. 1h52. Avec : Marc-André Grondin, Yves Jacques, Anne-Elisabeth Bossé, Blandine Bury, Louis Champagne, Vincent Leclerc, Marie-France Lambert. Dist.: Haut et Court.

SORTIE : 21 FÉVRIER 2024

 

 

La scène d’ouverture relève du génie de la mise en scène en guise de clin d’œil aux célèbres génériques hitchcockiens concoctés par le graphiste Saul Bass sur les musiques à cordes stridentes de Bernard Herrmann. Un imposant défilé de mode parisien filmé en angles géométriques avec vues panoramiques et transversales prend la forme d’une spirale sans fin «déréalisée» sur fond blanc aseptisé évoquant les circonvolutions et méandres d’une psyché humaine dysfonctionnelle et malade…La caméra se focalise ensuite sur le maître d’œuvre de cette «cérémonie» froide et désincarnée, un certain Ellias Barnès, grand gaillard barbu d’origine québécoise qui vient de prendre la succession d’un grand patron de maison de haute couture. Un bonheur de courte durée, contrarié par de fortes douleurs cardiaques, sûrement liées à un atavisme paternel… Un père vivant justement au Canada que le prodige de la mode ne voit plus depuis une éternité pour d’obscures et inavouables raisons… C’est justement dans ce contexte que le paternel honni décède brutalement, obligeant Ellias à se rendre urgemment sur place afin de régler les problèmes juridiques de succession avec vente et cession des biens matériels. Ce voyage imposé va rapidement virer au cauchemar lorsque le fils découvre par le plus grand des hasards une porte dérobée et cadenassée dans le sous-sol de la villa, accès vers une horreur indescriptible. Désemparé, pris de panique, Ellias va faire montre d’étranges réactions qui désarçonneront à coup sur les spectateurs et accélèreront la chute de l’étoile montante du design Made in France, peu aidé, il est vrai, par les voisins du quartier dont l’attitude étonnement mielleuse et débonnaire semble cacher d’effroyables secrets.

Pour son second long-métrage après le très remarqué Jusqu’à la garde (4 Césars en 2019 !), l’ancien comédien de théâtre Xavier Legrand frappe un grand coup en approfondissant son exploration des liens familiaux toxiques et violents tout en recourant ici à certains codes fort appréciables du cinéma de genre, permettant de muscler et noircir encore un peu plus son thriller psychologique aux allures de tragédie grecque. Si l’éprouvant moment de bascule du métrage peut légitimement faire penser à Martyrs de Pascal Laugier, Prisonners de Denis Villeneuve ou encore Barbare de Zach Cregger, la magistrale utilisation de l’hors-champ avec lents plans géométriques et recours à des notes de musique (Sébastien Akchoté) et des sonorités absolument effrayantes constituent une marque personnelle d’un véritable auteur dont il faudra suivre de près la suite de carrière. Impossible enfin de ne pas souligner l’incroyable prestation de l’acteur montréalais Marc-André Grondin, 39 ans, (révélé par la comédie dramatique C.R.A.Z.Y en 2005) en roc à fleur de peau dont la sensibilité va éclater au cours de l’insoutenable scène des obsèques. La terrible vérité jaillit intempestivement lors de la projection de banales photos de son père, sur les paroles poétiques, mais désespérées du tube de Michel Fugain, Fais comme l’oiseau. Mais à la place de «L’amour dont on m’a parlé, cet amour que l’on m’a chanté, ce sauveur de l’humanité», Ellias découvre l’épouvantable nature de son propre père…

LAURENT SILVESTRINI