ROBERT RODRIGUEZ et LES FAUTEURS DE TROUBLE DE SIN CITY (lire ci-dessous)

dimanche 18 novembre 2007

 

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ROBERT RODRIGUEZ et LES FAUTEURS DE TROUBLE DE SIN CITY Définir ses propres règles Comment déterminez-vous vos projets ? Robert Rodriguez : en fonction de l`enthousiasme qu`ils peuvent m`inspirer. C`est pourquoi j`ai inlassablement couru après Frank Miller que je voulais convaincre de faire ce film. Car une fois la certitude acquise que ce projet était […]

ROBERT RODRIGUEZ et LES FAUTEURS DE TROUBLE DE SIN CITY

Définir ses propres règles

Comment déterminez-vous vos projets ?

Robert Rodriguez : en fonction de l`enthousiasme qu`ils peuvent m`inspirer. C`est pourquoi j`ai inlassablement couru après Frank Miller que je voulais convaincre de faire ce film. Car une fois la certitude acquise que ce projet était possible et au terme d`un essai concluant, j`ai su que rien ne me tenterait davantage dans les années à venir. Rien n`allait se mettre en travers de mon chemin. Puis la Guilde des réalisateurs m`a dit : « Vous ne pouvez pas faire votre film ainsi ». Et j`ai rétorqué : « Je fonce ! ». Une fois le tournage amorcé, j`ai enfin compris que j`enfreignais leurs directives : ils sont venus me voir pour me dire que ce projet ne pouvait être mené par deux réalisateurs. « Vraiment ? Mais les films signés par deux réalisateurs ne sont pas une rareté ? ». « Ah mais ce sont des cas spéciaux, où ils formaient déjà une équipe au préalable ». « Et les gars de chez Pixar ? Ils co-réalisent bien ! ». « Eh bien… Ils ne sont pas représentés par notre guilde ». « Mais ils font les meilleurs films du moment ! ». Cela démontre bien que leurs règles sont si vétustes qu`elles n`ont pas de place pour les méthodes de travail actuelles. Nous étions sur le point de tourner et tout me semblait parfaitement approprié en l`état. Je savais bien sûr que cela dérogeait à leurs règles sur certains points. Je ne tenais pas non plus à ce qu`ils les modifient vraiment : des gens pourraient en abuser par la suite ou le gros ponte d`un studio m`imposer sa présence comme co-réalisateur ». La guilde ne voulait pas changer cette règle, faute de ressembler à celle des scénaristes ou des producteurs, où il y a tellement de postes qu`on ne sait plus qui a fait quoi. J`ai donc admis leur point de vue – c`était un film tellement étrange qu`il valait mieux que je quitte la guilde. J`avais même pensé à inviter Quentin comme réalisateur invité, et cela n`aurait pas été davantage admis. Je ne peux désormais plus faire de film développé par un studio, donc il va me falloir développer ma propre matière maintenant. Lorsque George Lucas a voulu faire Princess of Mars, il n`a pas pu obtenir les droits. Alors il a écrit Star Wars. Je pense que c`est dans cette voie que je vais devoir progresser désormais.

Pourquoi n`avoir pas abandonné ce processus ?

Robert Rodriguez : Je ne pouvais simplement pas m`arrêter. J`étais comme un train lancé à vive allure. C`était trop intense, trop nouveau, trop juste aussi pour abandonner, et je ressens cela pour chaque projet. C`était aussi le cas pour les Spy Kids qui m`offraient l`opportunité de faire quelque chose sur ma famille de manière divertissante. Quant à cet autre film que j`ai entrepris, Les Aventures de Shark Boy et Lavagirl, c`est mon fils de sept ans qui en est l`instigateur. Nous étions en train de jouer dans la piscine ; je faisais le requin, et il me lance : « t`es le papa requin, et je suis shark-boy. Hé, faisons un film sur shark boy et c`est moi qui ferai le personnage ». Ma réaction fut « oui, c`est ça, cause toujours ». Mais en planchant un peu sur cette idée, c`est devenu une bande alimentée par l`enthousiasme de travailler avec les miens pour d`autres familles. Je me suis dit « voilà une idée qui me maintiendra en éveil ». Bien souvent, les idées qui ne vous excitent pas finissent par s`estomper. Mais celles qui accélèrent votre rythme cardiaque au point de ne vous laisser aucun répit sont totalement motivantes pour travailler.

Un look totalement révolutionnaire

Techniquement, il semble que Sin City ait été fait dans le droit-fil de Sky Captain qui constituait une expérience novatrice ?

Robert Rodriguez : Les deux films ont été faits quasi simultanément. Je venais d`achever plusieurs productions sur fond vert, comme les Spy Kids où même les accessoires n`étaient pas sur le plateau, car ils étaient tous simulés depuis le jeu. Même s`il a été dit que Sky Captain fut le premier film réalisé entièrement sur fond vert, je travaillais déjà de la sorte depuis quelque temps. Lorsque j`ai entrepris Sin City, je n`avais rien vu de Sky Captain, je ne savais pas vraiment qu`ils faisaient un film sur fond vert en Haute Définition. J`ai tourné mes éléments tests, puis je les ai montrés à Frank. C`était très différent, car nous allions tourner sur fond vert non seulement pour faire des économies de budget, ce qui était leur principale raison à cela, mais parce que c`était la seule façon d`obtenir ces images et ce style noir et blanc. Si nous avions filmé dans un environnement réel, tout aurait viré dans les gris, en raison de tous les tons intermédiaires. Il nous fallait isoler les acteurs du fond pour créer ce look noir et blanc très contrasté, jamais vu auparavant. Si vous visionnez un vieux film en noir et blanc, c`est en réalité des dégradés de gris que vous voyez. Il fallait se débarrasser de toutes ces nuances, pour revenir au style d`image de Frank avec son encre et sa plume. Je me rendais compte que ce serait un gros exercice de style, mais avec mon expérience de chef opérateur et superviseur d`effets, je me sentais tout à fait à l`aise, pour trouver les idées nécessaires.

Quelles sensations ultérieures avez-vous éprouvé à la vision de cet environnement, et quelle est votre scène préférée ?

Benicio Del Toro : Le film s`est montré à la hauteur de mes attentes et les a même dépassées. Souvent, j`arrive sur un projet, je travaille cinq jours et c`est fini. Je ne connais donc qu`une histoire : la mienne. Ensuite, lorsque je vois le film, je m`intéresse à celle des autres. Bien souvent, la mienne me fait plutôt honte. Quant à la scène que je préfère, c`est difficile à dire, mais j`aime beaucoup les scènes sous-marines.

Robert Rodriguez : Mickey Rourke a trouvé plus facile de se voir à l`écran cette fois-ci, puisqu`il était très maquillé, et interprétait quelqu`un de complètement différent. Souvent, je lui montrais le retour vidéo sur l`écran et il m`a confirmé que ce n`était pas comme d`habitude : « il avait le sentiment de regarder quelqu`un d`autre ».

Benicio Del Toro : Je pense que les bons films vous rendent la tâche plus facile.

Jessica Alba : J`ai senti que j`étais un instrument dans un grand morceau de musique, d`un bout à l`autre du film. Je n`avais qu`une envie, le voir de nouveau, car je me suis laissé submerger.

Vous êtes-vous entraînée pour le rôle ?
Jessica Alba : Je me maintiens régulièrement en forme car cela m`apporte un grand plaisir. Je suis seulement allée dans des bars à strip-tease, pour voir la façon dont les filles procèdent. J`aurais bien aimé avoir un chorégraphe, mais Robert a refusé. Il a préféré que je le fasse au feeling, avec de la musique diffusée sur le plateau.

Robert Rodriguez : Je ne voulais pas que cela évoque la performance de Salma Hayek dans Une Nuit en Enfer. Il fallait que ce soit beaucoup plus primitif.

Jessica Alba : Il m`a tout de même cité la danse de Salma Hayek en référence. Et c`est pour moi, le numéro de danse la plus sexy de toute l`Histoire du Cinéma. Et elle n`était même pas nue !

Robert Rodriguez : Et elle l`a fait instinctivement. Si tu fais de même, les gens rêveront d`avoir pu chorégraphier une telle danse.

Jessica Alba : J`ai tout de même trouvé le moyen de me donner quelques coups sur la tête avec ce fichu lasso.

Ce film est très différent des 4 Fantastiques…

Jessica Alba : Les 4 Fantastiques est un film grand public à caractère familial. J`y interprète une scientifique qui a des problèmes pour exprimer ses émotions. Son ADN a été modifié, et lorsqu`elle laisse enfin filtrer ses sentiments, elle devient invisible. Elle en est très frustrée. C`est un très gros budget de la Fox où beaucoup de pressions se sont exercées. On ne peut imaginer films plus différents.

Une transposition en osmose avec la bd

Fut-il difficile de trouver un équilibre entre le style et l`histoire, pour éviter que l`un n`empiète sur l`autre ?

Robert Rodriguez : Non, les BD sont très bien construites. C`aurait été une trahison de transposer traditionnellement Sin City à l`écran, car ces images sont les premières à vous interpeller. Quand les gens découvrent la bande-annonce, ils ont la même réaction. Ils ne voient que des images, et pourtant, cela fonctionne. C`est la dimension géniale des livres de Frank, et ce qui lui donne tant d`endurance dans le monde délirant de la bande dessinée : ce sont des histoires complètes et très originales, accompagnées d`un élément visuel révolutionnaire. Je voulais en faire un film car j`ai pensé que si je parvenais à restituer cela à l`écran, ce serait une expérience inédite pour le public.

Etiez-vous inquiet par rapport au fait que l`apport ultérieur d`images de synthèse pourrait submerger vos performances ?

Benicio del Toro : Non, pas si je rentre en compétition avec des palmiers ou d`autres éléments de décors (Rires). Cependant, j`ai tendance à penser que moins on en fait, mieux c`est, mais dans ce film, c`était l`inverse. Il fallait en faire le maximum. C`est une bande dessinée après tout.

Robert Rodriguez : Souvent, ce sont les acteurs qui trouvaient des idées : « OK, je me fais couper la main ici, mais à la planche suivante, j`ai de nouveau une arme. Comment l`ais-je récupéré ? Peut-être que je me suis déchiqueté la main à coups de dents ».

Benicio del Toro : Ou prendre la main et la mettre dans ma poche, pour plus tard…

Roberto Rodriguez : Ce n`était pas dans la BD, mais c`est certainement entre les lignes. Le livre passe, lui, de planche en planche. C`était très créatif de leur part de trouver toutes ces idées pour la compléter et développer leurs personnages. Le fait même de tourner sur fond vert s`avéra positif pour éliminer tous les arrières plans, les effets, et se concentrer sur l`essentiel : la performance des acteurs, car c`est la même chose à propos des comics. Il arrive que ce soit entièrement noir derrière un personnage, ce qui vous plonge dans la performance. Le personnage doit se détacher de l`image. Les gens se souviendront surtout du côté unique du personnage d`Elijah Wood, de Jackie Boy ou Nancy…

Des idées qui passent au vert

Dans quelles dispositions avez-vous réalisé ce film ?

Roberto Rodriguez : Avec ardeur. C`est probablement le film sur lequel j`ai travaillé le plus durement. Je croyais que ce serait facile – qu`il suffirait de copier ce qu`il y a dans le livre, et voilà. Ce n`est que vers la fin que je me suis rendu compte que c`était comme si je sortais une trilogie le même jour.

Etait-il insolite de diriger la maman de Spy Kids dans ce film ?

Robert Rodriguez : Pas vraiment, car suivant la BD à la lettre, nous savions exactement de quoi il retournait. Elle était très à l`aise car nous travaillons ensemble depuis très longtemps. Je lui avais expliqué ce que nous allions faire avec les images, ajouter des ombres exactement là où nous les voudrions, comme si nous avions le meilleur directeur photo de la planète.

Parlez-nous de votre collaboration avec Frank Miller…

Robert Rodriguez : C`était très complémentaire. Je souhaitais qu`il soit réalisateur plutôt que simplement scénariste et producteur ; je craignais qu`à défaut, il ne soit relégué dans un coin. S`il était considéré comme un réalisateur, ils seraient tenus de l`écouter. Je ne voulais pas que ce soit le Sin City de Robert Rodriguez. J`ai tellement aimé la BD que je voulais me rapprocher le plus possible de ce que Frank aurait fait au plan cinématographique. Il m`a laissé gérer tout l`aspect visuel. Il travaillait vraiment avec les acteurs, grâce à sa parfaite connaissance des personnages. Il pouvait leur dire des choses que j`ignorais car elles ne figuraient pas dans le livre. Des choses qu`il a enfouies dans sa mémoire.
Je lui ai dit, étant moi-même un ancien dessinateur de cartoons, que la réalisation n`en était pas très éloignée. Il était impressionné de voir combien c`était similaire, et de constater à quel point il était simple d`apprendre ce qui – en fait – revient à tourner un Star Wars dès son premier essai. Et en l`espace de quelques semaines, il en fut capable.

Dessiner les images avec Frank Miller

Avez-vous débattu de vos fonctions respectives ?

Robert Rodriguez : Cela s`est réparti naturellement. Je serais à la caméra travaillant avec l`acteur, et lui, derrière le moniteur vidéo, où il aurait aussi le loisir de discuter avec les comédiens. Si après une prise, j`étais satisfait et que je me tournais vers Frank… Un grand sourire sur son visage marquait son approbation et nous pouvions passer au plan suivant.

Pourquoi avoir choisi cette bande dessinée plus particulièrement ?

Robert Rodriguez : J`étais un fan de Sin City. Étrangement, j`achète la BD depuis 92, et j`avais toujours voulu faire un film noir, mais jamais je n`avais compris qu`elle était idéale pour l`écran. Voici quelques années, après avoir filmé les Spy Kids, et m`être autant soucié de l`éclairage et de toute cette technologie, j`ai réalisé que je pouvais désormais envisager ce film, c`était le moment. Et plus je regardais le livre pour l`adapter, plus je constatais qu`il n`en avait nul besoin. C`était de la narration visuelle et cela fonctionnait parfaitement bien sur le papier. Je pensais que ce serait aussi évident à l`écran. Je savais qu`en proposant le projet du livre à un studio, ils l`achèteraient, puis le confieraient à un scénariste qui modifierait tout pour justifier son salaire. Ils n`agiraient pas comme moi : retranscrire l`ouvrage mot pour mot. J`ai donc décidé qu`il n`y aurait ni scénario ni développement : nous allions tourner directement à partir du livre. Frank s`est demandé sur quelle planète nous étions ? Mais il était emballé, et dès que nous nous sommes mis au travail, et que nous avons vu à quel point la transcription fonctionnait bien, il était conquis. Ce qui rend ce film unique, c`est qu`il ne semble pas en être un !.

Quels seront les éléments les plus séduisants aux yeux du public ?

Robert Rodriguez : Je l`ignore. Une chose est sûre, tous les gens qui ont vu la bande-annonce sont époustouflés. C`est là qu`on découvre à quel point tous les films sont similaires, car celui-ci s`en démarque vraiment. En fait, je ne me souciais pas vraiment du reste. Lorsque Frank a écrit ces livres, lui aussi souhaitait faire quelque chose de très personnel. Il était déjà passé par la moulinette Hollywood, on lui avait joué tous les tours, et il n`avait jamais eu l`occasion de faire un film. Il est alors revenu à ce qu`il aime faire, en se disant que ce serait peut-être quelque chose que personne d`autre ne voudrait voir. Une bande en noir et blanc avec des femmes hardcore vraiment cool, de superbes vieilles voitures et de gros durs, qui s`intitulera Sin City. Et cette BD a eu beaucoup de succès.

Que penser de la violence à l`égard des femmes ?

Rosario Dawson : Est-ce que les femmes iront voir le film pour cette raison ? Tout à fait. Les personnages féminins sont parfaitement capables de se gérer. Ces femmes savent ce qu`elles valent et gagnent de l`argent avec leurs corps. Les forces sont équilibrées. C`est un monde pour les deux sexes

Britanny Murphy : Effectivement. Si vous lisez entre les lignes de Frank Miller, tout ceci est très équilibré.

Un casting d`enfer en fusion

Etes-vous satisfait du casting ?

Roberto Rodriguez : Vous ne regardez jamais en arrière car une fois un acteur choisi, il devient le personnage. Et là, vous ne pouvez plus vous remémorer vos idées initiales. Mais quand vous tombez sur la bonne personne, vous vous dites que vous avez bien fait d`attendre qu`elle passe la porte. Je venais de travailler avec Johnny Depp et j`avais pensé à lui pour le rôle occupé par Benicio. J`étais vraiment axé sur cette idée, mais le film qu`il faisait en Europe prenait beaucoup de retard, et cela s`est avéré impossible. Ce n`était pas un personnage capital de toute façon, et il n`était pas prévu en premier dans le planning de tournage. Puis j`ai vu Benicio aux Oscars avec ses longs cheveux de loup garou… Oh mon Dieu, c`était Jackie Boy tout craché ! Mickey Rourke et Bruce Willis furent les premiers sur ma liste car je les connaissais. J`avais travaillé avec Mickey sur Il était une fois au Mexique et en regardant le livre, j`avais dit à Frank que je ne voyais qu`un acteur capable de jouer le rôle de Marv. Frank croyait que je me moquais de lui « le type de 9 Semaines et demie ? ». Mais je lui ai assuré que qu`il le connaissait, s`il savait à quel point son âme peut se montrer torturée, il se rangerait à mon avis. Je me souviens que pour Clive Owen, ce fut plus difficile. Frank a dessiné le personnage de Dwight avec tant d`expressions sur son visage, et tant de facettes à sa personnalité… Difficile de trouver un jeune acteur avec autant de présence et de vitalité à l`écran. Alors j`ai regardé de nouveau les pubs BMW – les seules images que je connaisse de Clive – et qui à elles seules, m`ont donné envie de travailler avec lui. Il a une présence si mystérieuse à l`écran. Je les ai montrées à Frank : « je sais que ce n`est pas très parlant, mais regarde ». Nous avions déjà auditionné tellement d`acteurs pour ce rôle, qu`il a finalement fait confiance à ma perception.

Qu`en avez-vous pensé Clive ?

Clive Owen : J`étais tout simplement enthousiasmé qu`on me demande d`y participer. Robert m`a envoyé le roman ainsi qu`une dizaine de minutes qu`il avait déjà filmées, et cela semblait incroyablement excitant. Je ne connaissais pas du tout le travail de Frank, alors j`ai lu The Big Fat Kill, qui est pour moi le truc le plus fou et le plus innovant depuis des années.

Quels sont les projets de Frank maintenant ?

Robert Rodriguez : Il a des tonnes de choses à l`esprit. C`était super de l`avoir sur le plateau car il pouvait nous dire quelles allaient être les futures aventures de Nancy : elle se lance dans des études de criminologie et veut devenir détective – c`est bien que les acteurs aient de tels éléments en tête. Ils peuvent voir où ces expériences peuvent les mener et construire ainsi un personnage bien défini. Frank a hâte de se remettre au dessin. Voilà surtout pourquoi je ne voulais pas rater le film : un tel cas pouvait ruiner sa carrière dans la bande dessinée, et l`empêcher de revenir à Sin City. Je me suis assuré que cela n`arriverait pas.

Il semblerait que Bruce Willis joue dans ce film, le personnage qu`il est dans la vie…

Robert Rodriguez : Il est surtout celui du livre. C`est pour cela que j`ai pensé à lui. C`est Bruce Willis : ce flic laconique qui part à la retraite. Ce chevalier en armure étincelante. Je ne voyais personne d`autre que lui, et il est le premier que j`ai contacté pour le rôle. Et Frank était enthousiasmé par cette idée. Je sais que Bruce adore le film noir. Il est parfaitement à sa place dans ce monde.

Le maquillage de Mickey Rourke est étonnant…

Robert Rodriguez : L`apparence de ce personnage est devenue une icône grâce aux angles de prise de vue que Frank dessinait. Nous avons donc essayé de recréer cela sur un véritable humain. Au départ, des essais de maquillage ont été faits sur Mickey mais ce n`était pas concluant. Puis j`ai pensé à mon ami Danny Trajo. Je leur ai conseillé de s`inspirer des traits de son visage. Donc, ils ont reporté tous ses traits dans le maquillage de Mickey, tout en conservant le côté anguleux de Marv. Après tout, il est censé être si monstrueux qu`aucune femme, même payée, ne veut de lui. C`est un personnage tragique. Son visage évoque tant celui d`un criminel qu`il finit par le devenir.

L`abstraction en guise d`expression

Pouvez-vous nous parler du jeu d`acteur devant ce fond vert dépouillé ?

Rosario Dawson : C`était incroyable. Se retrouver là dans ce costume, sans autre accessoire et avec des dialogues de fous. Et devoir faire confiance à l`expérience de Robert. J`ai eu la chance d`arriver sur la fin du tournage. J`ai donc pu voir des images déjà filmées et découvrir que c`était superbe. Il ne me restait donc plus qu`à suivre les indications de Robert à la lettre. C`était assez dingue, car il arrivait que nous ayons à nous déplacer tout en jouant, là où d`ordinaire, seule la caméra effectue le mouvement. Il se servait des images de la bande dessinée, et pouvait les comparer en direct à notre travail. Il s`arrangeait toujours pour que nos mouvements et les cadrages nous mènent à chaque fois à reproduire les images du livre, proportions, angle de point de vue, etc. Le plan où je suis avec Mickey Rourke menotté avait en fait été tourné trois mois auparavant. Je n`avais jamais été présente dans cette pièce. La magie, le talent, et la maîtrise de cette technologie a permis de nous réunir. Nombreux sont ceux qui exploitent cette technologie et les images HD pour obtenir des effets visuels vraiment cools, mais on a l`impression qu`ils s`en servent pour masquer leur méconnaissance de la narration. À ce stade, il s`agit davantage d`une béquille que d`un outil. Là, j`ai vraiment été époustouflée.

Britanny Murphy : A cet égard, c`était super d`avoir Frank Miller avec nous. Il pouvait nous exposer directement ce qu`il avait en tête. Il dessine avec tant de passion qu`il cassait ses crayons à tour de bras. Nous avons vraiment pu faire exactement ce qu`il projetait. Nous sommes ainsi restés totalement fidèles à Sin City.

Clive Owen : C`était essentiel d`avoir Frank parmi nous. C`est le Dieu qui a conjuré ce monde délirant. J`ai vu le film pour la première fois hier et je dois dire que ce type est un génie. J`ai ressenti qu`à la fin le sentiment d`avoir été transporté dans un univers extraordinaire que je n`avais jamais foulé. C`est la vision de Frank, et elle émane de l`écran.

Quentin Tarantino en live

Quelle est la partie réalisée par Quentin Tarantino, et dans quelles conditions ?

Robert Rodriguez : C`était super. Au départ, je pensais qu`il s`agirait d`histoires courtes, et j`avais l`idée qu`il pourrait en réaliser une. Il s`est avéré par la suite qu`elles étaient plus longues et je lui ai alors proposé de diriger l`une des séquences. Au départ, Frank avait sorti les histoires sous formes de petites séquences. Voilà pourquoi un personnage meurt toutes les dix minutes : il voulait inciter le lecteur à acheter le numéro suivant. Chaque livre a donc été compilé à partir d`histoires brèves. Je me souviens d`une scène avec Benicio et Clive dans la voiture où Benicio tient le canon du fusil. Quentin eut l`idée que Clive fasse le commentaire en live, en lieu et place de la voix off. Un peu ce qu`il avait déjà fait pour Reservoir Dogs. Clive ne l`a découvert que le jour même. Quentin s`est dit « voyons, tout ce monologue que tu voulais lui faire dire en voix off, autant le faire directement pendant la prise ». Clive a vraiment impressionné Quentin. Il n`arrêtait pas de nous dire après comment Clive s`était juste isolé 5 minutes, pour ensuite revenir et déclamer le monologue tout entier, sans erreur. Le pire c`est qu`il devait aussi imiter un accent américain. Beaucoup de choses à faire simultanément. Frank et moi avions déjà tourné. C`était notre dernier épisode. Quentin avait peur de ne pas s`être assez préparé mais c`était l`inverse. Il a tellement bien travaillé sa pré-production que Frank et moi avions l`air de clochards. Il est arrivé avec chaque plan écrit, et toutes ces idées de noir et blanc avec des flashes de couleur, ou de voix que l`on croit off mais qui s`avère être live. Tout est donc allé très vite. Il s`est éclaté à le faire. Dès le premier plan, je lui dis « nous avons cette voiture pour que tu puisses y mettre les acteurs, mais pour tout te dire, on ne s`en est jamais servi. On n`arrive pas à avoir les angles souhaités. Alors on les a installés sur une caisse avec un volant ». Lui m`a tout de suite dit « oh non, mettons-les dans la voiture. Je veux voir de quoi ils auront l`air ». Quentin aime bien les éléments réels. « Je veux les voir confinés, les uns sur les autres dans cet habitacle ». Mais après un plan, c`était « bon allez, vire la voiture ». La pluie, la voiture, la route… Rien de tout cela n`était présent. Il a donc pu se concentrer uniquement sur les performances. C`est cela la beauté du fond vert à notre niveau. Tous ces films nécessitant un temps fou pour la mise en place qui s`effectue au détriment de la performance. Fini tout cela ! Maintenant, il n`y a plus que la performance. Et voilà pourquoi elle est si superbe. Les acteurs travaillaient ensemble, yeux dans les yeux, sans que rien ne vienne les distraire.

Rosario Dawson : Surtout quand on pense à Benicio discute juste avant de se faire trancher la gorge. J`étais très impressionné.

Robert Rodriguez : il s`est presque évanoui tant il s`est pris au jeu.

Brittany Murphy : Puis Quentin est resté.

Robert Rodriguez : Oui, il adorait Brittany et nous a dit « on pourrait se faire un petit festival du film Brittany Murphy après cela ». Il la trouvait si formidable qu`il voulait trouver un moyen de se rendre indispensable sur le plateau le lendemain.

Brittany Murphy : Pour mon premier jour de tournage, je me suis retrouvée avec trois réalisateurs : Robert Rodriguez, Frank Miller et Quentin Tarantino. Je me souviens vous avoir entendu dire « ce plan-là est trop « Quentin ».

Des histoires au fil de l`ombre

Comment avez-vous réparti les histoires ?

Robert Rodriguez : Au départ, je n`y avais pas trop réfléchi. Je me disais que je ferais les trois histoires et qu`au montage, je réfléchirais à la façon de les structurer. Et j`étais prêt à me lancer dans le tournage. Puis, Bob Weinstein, il me semble que c`était lui, a eu l`idée de déplacer telle partie vers le début. Je lui ai dit que cela ne fonctionnerait pas car huit années s`écouleraient durant le séjour en prison. Mais j`ai tout de même essayé et ce fut concluant, car ainsi, on nous présentait tous les personnages dans les 40 premières minutes de film. Je trouve cela cool de penser que Bruce Willis est mort dès le début. On ne sait pas combien de temps va durer chaque histoire, et c`était nouveau de s`éloigner de la structure traditionnelle en trois actes, où l`on se doute que toutes les 20 minutes, un événement va intervenir. Quand vous assistez à la mort de Marv pour la dixième fois, vous ignorez toujours pas si ce sera la dernière ou non.

Dans le premier récit, c`est le personnage d`Elijah Wood qui tue Goldie. Or, bien qu`il soit clairement établi qu`il dévore ses victimes, il n`en fait rien : pourquoi ?

Robert Rodriguez : C`était ainsi dans la BD. Pour beaucoup de semblables incohérences, j`allais interroger Frank. Il me répondait souvent « parce que c`était cool ». Et c`est tout ce qu`il me faut comme réponse. C`est l`une des raisons pour lesquelles je fais ce métier. C`est du cinéma cool.

Clive Owen : Il n`y a qu`à propos de Sin City qu`on se retrouve avec des questions comme « pourquoi ne l`a-t-il pas emportée pour la dévorer ? » (Rires).

Vous avez développé votre accent américain pour ce film, Clive…

Clive Owen : J`étais un peu inquiet lorsque Robert m`a contacté, car je ne disposais que de quelques semaines pour me préparer. Et il y avait tant de textes. Mais il m`a rassuré en me disant que l`on avait tout notre temps et que je ne devais pas m`en faire. Aussi, les dialogues de Frank, que nous avons repris pratiquement à la lettre, ont déjà la teneur et le rythme idéal. Ce fut donc plutôt facile tout compte fait. Dès la lecture, on voyait comment il fallait les déclamer ; c`est un rythme typique du film noir traditionnel.

Une version dvd d`exception

Que trouvera-t-on sur le dvd ?

Robert Rodriguez : Nous avons tourné toutes les histoires des BD. Je savais que je pourrais réduire le tout à la durée d`un film, sans pour autant en priver le public. Le dvd sortira donc avec le montage cinéma, mais il y aura un second disque avec chaque histoire dans son montage intégral. Vous pourrez regarder The Big Fat Kill dans sa version originale, puis passer à The Yellow Bastard, qui dure à lui seul 45 minutes. Vous aurez ainsi votre propre version du film.

Avez-vous supprimé des scènes pour la sortie cinéma ?

Robert Rodriguez : Oui, juste pour conserver un rythme cohérent. Il n`était pas question, à l`origine, de réunir les trois histoires. Ainsi, Mickey Rourke ne va pas rendre visite à sa mère comme il le fait dans la BD. Mais nous avons tourné ces scènes. Lorsque vous visionnerez le disque des bonus, avec les versions intégrales, vous ne vous direz pas pour autant « je comprends pourquoi ils ont enlevé cette scène », car elles me conviennent toutes. Je pense que ce sera un peu révolutionnaire de voir ces scènes coupées, mais proposées sous un autre format, car elles sont vraiment bien, mais trop longues pour une exploitation en salle. Ce sera une autre expérience, plus proche de la lecture des BD. Cela nous a facilité la tâche : tournons tout, préparons tous les effets, et si nous devons éliminer des scènes, qu`importe, elles seront perdues à tout jamais.

Comme la violence émanant du film est inhérente aux livres, que répondrez-vous à ceux qui la critiqueront ?

Robert Rodriguez : Je pense justement qu`elle est si extrême et stylisée qu`on ne saurait la prendre au sérieux. Aussi, le fait que ce soit en noir et blanc contribue à la rendre abstraite, plus facile à observer que si elle avait un rendu réaliste. Je n`ai jamais eu de problèmes avec Desperado à une époque où l`on critiquait pourtant Quentin pour avoir coupé une oreille à l`écran. Personne ne s`est jamais élevé face à tous les personnages que j`ai éliminés dans mes films, tout simplement en raison du ton que j`employais. C`est la même chose ici. Même si c`est très violent, c`est tempéré par la stylisation de l`image. Nous n`avons pas eu de problèmes avec la MPAA ou autres associations. Je pense que c`est dû à la stylisation du film et du comic – c`est un monde si particulier que sa violence n`a pas le même impact. Vous vous laissez vraiment emporter à Sin City en regardant le film. Voilà pourquoi il était important pour moi de le rendre aussi proche du livre visuellement.

Et si des jeunes visionnent le film ?

Robert Rodrigue : Les jeunes ne sont pas censés le voir. Il est censuré `R`. Je ne l`ai pas fait pour les jeunes auxquels je consacre d`autres sujets. Mais il faut dire que les studios sont les premiers à faire des films PG 13 plutôt que `R` car ils veulent ratisser plus large. Moi, j`ai fait de ce film un `R`. Je n`ai pas essayé de leurrer les gens. Je peux donc faire le film dont j`ai envie sans me soucier de cet aspect. Si les parents laissent entrer leurs gosses dans la salle, c`est leur problème. Cela ne changera pas ma façon de faire mon métier.

Propos recueillis par Dominique St. Pierre