YARATILAN : LA CRÉATURE

mercredi 1 novembre 2023

 

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YARATILAN : LA CRÉATURE

 

 

Si les Frankenstein s’étaient faits rares depuis ou 5 ans, cette fin d’année nous propose enfin une nouvelle version, venant elle de Turquie, avec Yaratilan : La créature, mini-série TV en huit épisodes d’une cinquantaine de minutes chacun, et réalisée par Çağan Irmak.

 

Nous sommes à la fin du XIXe siècle, le jeune Ziya, fils d’un médecin de province, part pour Istanbul afin d’y étudier à son tour la médecine pour, une fois établi, épouser enfin la jeune fille dont il est amoureux, Asiye. Mais tout va mal pour lui dès son arrivée dans la capitale ottomane, où il se fait voler sa maigre fortune par un passeur et, de par sa conception moderniste et quelque peu ésotérique de la médecine, il entre en conflit avec ses professeurs, jusqu’à démissionner. Heureusement, il a été recueilli par un brave homme qui l’héberge contre de menus travaux et, surtout, il fait la connaissance d’Ihsan, «le professeur», un marginal quelque peu bizarre lui-même en conflit avec la science officielle, qui finit par accepter Ziya comme assistant pour les travaux qu’il poursuit en secret dans son laboratoire isolé. D’autant qu’Ihsan est en possession d’un livre maudit que Ziya avait vainement cherché à se procurer, “Le Livre de la Résurrection”. Et arrive enfin ce qu’on attendait, la tentative de faire revivre un mort que les deux hommes ont déterré, lors d’une séquence au classicisme affirmé depuis le premier James Whale, la nuit d’orage, la foudre capturée. Seulement le déchainement céleste est le plus fort, le laboratoire explose, Ihsan, grièvement brûlé, meurt. Enfin, c’est ce qu’on peut croire, si Ziya, seulement blessé et mettant à profit ses connaissances nouvelles, ne parvenait à le ressusciter, dans une séquence à vrai dire très allusive. Mais le mort-vivant, au visage entièrement brûlé d’un côté, faisant de lui un «double-face» qu’il dissimulera sous un pli de sa cape, est devenu l’ombre de lui-même, incapable de prononcer un mot, et qui s’enfuira en cahotant. Ziya n’a plus qu’à retourner à Istanbul où, pardonné de ses écarts, il va se préparer à épouser Asiye.

 

La mini-série de Çağan Irmak, dont il est également scénariste, est riche de plusieurs surprises successives, la première étant que ce n’est nullement le jeune Ziya qui est en la vedette ni, surtout, le résurrectionniste, mais bien le professeur Ishan, lequel, révélation supplémentaire, est à la fois le créateur et la créature. Car c’est maintenant lui que l’on va suivre alors que, peu à peu, il retrouvera la raison et la parole, d’abord en étant adopté par un cirque de passage, pour remplacer – car il est maintenant doué d’une force colossale – un briseur de chaînes vieux et malade. C’est à cette occasion que la série nous offre le meilleur d’elle-même, sa partie la plus apaisée, la plus solaire aussi alors que le reste de la série est enfermé dans une pénombre fuligineuse, avec cette très belle séquence où, pour une photo publicitaire, la créature, qui se tient à l’écart, est priée de rejoindre ses frères et sœurs de la troupe, la naine, la femme à barbe, les faux siamois, et qu’on lui fait comprendre que «Nous sommes tous des humains». Bien entendu cette phase heureuse ne durera pas, Ishan devant quitter la troupe qui poursuit sa route, lui-même ne tardant pas à rencontrer une vieille femme aveugle qui a pris sous sa protection une jeune fille enceinte, prête à accoucher, dont la créature, médecin ne l’oublions pas, assure la délivrance, devenant un aimant père d’adoption. Autre bonheur qui lui sera enlevé puisque des hommes poursuivant la pécheresse la retrouvent et la tuent, réactivant le désespoir du paria, que la vieille femme ne parviendra pas à consoler («Qu’importe ton visage, je ne vois que tes larmes».)

 

Nous retrouvons donc par ce biais l’essence de la philosophie du roman rousseauiste de Mary Shelley : la créature est «née» innocente et pleine de bonté, alors que c’est la confrontation à l’inhumanité des hommes qui la rend mauvaise. La dernière partie de la série voit en effet Ihsan, de retour à Istanbul, enlever Asiye juste avant sa nuit de noces alors que son fiancé s’est absenté pour faire ses ablutions et prières traditionnelles – ce qu’on peut considérer comme une discrète et ironique remise en cause de la religion, si l’on n’oublie pas cette phrase antérieure : «Si les morts-vivants se mettaient à parler, ils diraient qu’il n’y a rien après la mort !».

Il s’agit-là d’une adaptation à la réalisation dynamique et soignée, la vision de différents lieux de la Turquie du XIXe siècle étant convaincante avec ses rues encombrées d’hommes au fez rouge, ces villages délabrés, ce ciel lourd, particulièrement efficace étant l’évocation d’une épidémie de choléra.

 

 

Jean-Pierre ANDREVON